RER A, direction Marne-la-Vallée Chessy, le 23 août 2007.
Segla, 26 ans, technicien informatique. Vit à Nanterre.

Près d'une heure de RER pour aller travailler aujourd'hui : pour mon appareil photo et moi, c'est une aubaine. Il s'agit de ferrer un joli poisson lecteur.
Mais pas l'ombre d'un amoureux des lettres en vue. Les enfants crient (ils vont chez Disney, ça les rend fous), les parents font semblant de ne pas voir que Kevin a tapé Brian, et que Charles-Henri a décapité la poupée d'Henriette. Un saxophoniste nous gave les oreilles de ses élucubrations gitano-jazz-métropolitaines. Plongée dans l'écoute salutaire d'un magnifique morceau de Bat for Lashes, je rêvasse et j'en oublie de partir à la chasse au lecteur.
Lorsque soudain, sur le siège en face du mien, un jeune homme élégant dégaine un livre de poche et se jette à corps perdu entre les pages.
J'éteins la jolie voix polaire de Natasha Khan, et je brandis mon compact numérique. Mais pour la photo, Segla rechigne. "Wow! fait-il à la vue de mon petit objectif Panasonic. Mais ça va vous poser des problèmes avec la CNIL, ça!" (il n'y a bien qu'un informaticien pour faire ce genre de remarques!). J'insiste. Allez, un petit quart d'heure de célébrité? "J'ai pas forcément envie d'être une célébrité, mais bon..." Je fais mon sourire de Fée Clochette. Ouf, ça marche.
Qu'est-ce que tu lis?
"Le Portrait de Dorian Gray", d'Oscar Wilde.

Une phrase que tu aimes dans ce livre :
Je n'en suis qu'à l'introduction! J'ai lu la préface aussi. Mais je n'y ai relevé aucune phrase qui m'ait plu.
Pourquoi ce livre?
J'en avais entendu beaucoup parler. Je l'ai trouvé par hasard dans l'armoire de mon grand frère, dans la maison familiale.
Ca, c'est amusant... en ce moment, je lis La poétique de l'espace de Gaston Bachelard.

Encore un jeu de correspondaces, les amis, puisque Bachelard écrit à propos des armoires : "L'espace intérieur à la vieille armoire est profond. L'espace intérieur à l'armoire est un espace d'intimité, un espace qui ne s'ouvre pas à tout venant. [...] Dans une armoire, seul un pauvre d'âme pourrait mettre n'importe quoi. [...] Dans l'armoire vit un centre d'ordre qui protège toute la maison contre un désordre sans borne."
Le grand frère de Segla, s'il range de si beaux livres dans son armoire, est sûrement bien loin d'être un pauvre d'âme...
Tu lis toujours les introductions et les préfaces des bouquins?
Oui, pour faire les choses dans l'ordre! Même si ça peut décourager, parfois... J'ai besoin de connaître le contexte socio-historique du roman. La période du Portrait de Dorian Gray ne m'intéresse pas particulièrement, cela dit. Moi, c'est les sixties que j'aime : la soif de vivre au sortir de la guerre, la musique...
Et maintenant, qu'en penses-tu, de ce livre - ou plutôt, de cette intro et de cette préface?
Lourdes et trop "artistiques"! Trop de grandes phrases. Mais elles n'ont pas réussi à me décourager de lire le roman! Maintenant, c'est bon, je suis lancé!
Qu'est-ce que cela te fait de lire dans le RER?
Avec la musique (le saxo) et les artistes (c'est de moi qu'il parle) on ne peut plus lire! Pince-sans-rire, le Segla.
Ah! je descends là! On est à Noisy. Bon, ben, bon courage!
Et Segla s'en va promptement avec sa serviette grise. Et ma grimace de fin d'interview, alors?
Et désormais, Segla sera pour moi...
Le jeune homme dont j'aurais bien voulu connaître l'origine du prénom. Et un informaticien nouvelle génération, loin des geeks, qui lit des romans de la période victorienne, adore les années 1960 et farfouille avec bonheur dans l'armoire de son frère...